Enola Gay

Qu’est-ce je fous là ?   Mais qu’est-ce que je fous là ?  Qu’est-ce qui m’a pris d’accepter cette invitation ?  A cette soirée ?  Une populace livide en tenue du dimanche dans un décor d’arrière salle des fêtes.  Dopée à de la mauvaise bière éventée servie dans des gobelets en plastique.  Tout un programme.

Cerise sur le gâteau, un disc jockey de campagne qui ne mérite même pas la dénomination de DJ tellement sa programmation musicale reste à ras de ses caisses en carton.  En levant le doigt, il vient de terminer son set de variétoche française, enchaînant sans sourciller Alexandrie, Alexandra, Tes états d’âme Eric et Taï Na Na.  Claude François, Luna Parker et Kazero se retournent dans leur tombe.

Parti comme c’est parti, je suis prêt à parier que le jockey nous gratifiera bientôt d’un quart d’heure américain, ringardise ultime qu’il annoncera fièrement dans son micro grésillant, rappelant, goguenard, que ce sont les filles qui invitent les garçons.  Des couples se formeront, des galoches baveuses s’échangeront sur la piste de danse, des pelotages en règle auront lieu au vu et au su de tout le monde et peut-être même que de petites pipes seront taillées à l’abri équivoque des toilettes pisseuses, comble du romantisme d’un samedi soir.

En attendant, nous sommes en plein moment New Wave avec Sunday Bloody Sunday.  Bono achève sa chanson et je me frotte les yeux en me demandant ce que je vais encore devoir endurer avant que mon temps de présence réglementaire ne soit terminé.  Hum.  Cette intro de synthé sur ce son de boîte à rythme ne me dit rien qui vaille.  Et merde.  Il a bel et bien osé Enola Gay d’Orchestral Manœuvre In The Dark.

La première phrase de la chanson me semble tout particulièrement adressée.

Enola Gay, you should have stayed at home yesterday.

Je me demande ce qu’OMD doit penser de la récupération de leur titre, devenu, bien malgré lui, cette scie ultime de bal de samedi soir.  Je me dis que des royalties régulières doivent excuser beaucoup de choses.

Aha Enola Gay, it shouldn’t ever have to end this way

Les synthétiseurs réveillent les jambes des danseurs.  Ils évoluent par grappes.  Le stroboscope et les rangées de spots accentuent le rythme mécanique de la danse.  Les bras sont en angle à hauteur de coudes.  La posture des années 80 reprend ses droits sur le dancefloor.  Les têtes vont et viennent.  Les corps sont en pilotage automatique.

Aha this kiss you give, it’s never ever gonna fade away

Et puis merde.

J’y vais.

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Au moins cinq fruits et légumes par jour

C’est un Snickers déposé sur un appui de fenêtre.  Juste un Snickers.  Pas un Milky Way, un Twix ou un Nuts.  Non.  Juste un Snickers.  D’ailleurs, est-ce que ça existe encore les Nuts ?

Juste un Snickers.  Un emballage marron, blanc et orange.  Une typo bleue en italique.  Juste un Snickers.  Déposé sur un appui de fenêtre.  L’emballage ouvert et retourné sur le chocolat, comme un bras de chemise.  Une marque de dents laisse apparaître le caramel, le nougat et les cacahuètes.  Une sucrerie posée sur un appui de fenêtre.

Depuis combien de temps ce Snickers a-t-il été posé sur cet appui de fenêtre ?  Pas lancé, craché ou même vomi.  Juste déposé.  Délicatement.  Il n’y a pas de miettes de chocolat autour de l’emballage.  L’endroit est propre.  On dirait presque une photo publicitaire.

Un Snickers a été déposé sur un appui de fenêtre près de chez moi.  Je ne sais pas par qui.  Je ne sais pas quand.  Je ne sais pas dans quelles circonstances.

Ce Snickers m’obsède.

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Ballot

La journée commence bien.  Il fait beau, le soleil brille, les filles sont jolies et les jupes sont courtes.  Hugues Beliart flotte.  Dans moins de deux heures, il va signer son premier contrat d’édition.  Premier roman.  Un rêve enfin réalisé, après des nuits blanches à s’arracher les cheveux sur la concordance des temps et l’opportunité d’utiliser tel adverbe dans tel dialogue.  Hugues Beliart est heureux.  La tête dans les étoiles, il traverse la rue.

Se fait écraser par une voiture en excès de vitesse.

C’est triste pour un personnage de se faire tuer au second paragraphe d’une histoire qui en compte trois.

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Capitaine Hardcore

Qui pourrait imaginer les idées crades et salaces qui défilent derrière ses lunettes de premier de la classe ?  Quand on lui présente une jeune femme, la machine à fantasmes se met en route.  Porte-t-elle une culotte ?  S’épile-t-elle la chatte ?  A-t-elle les grandes lèvres percées ?  Aime-t-elle pomper des bites ?  Avale-t-elle le foutre ?  Se fait-elle enculer ?  Que crie-t-elle quand elle jouit ?  Le contact du cuir la fait-elle mouiller ?

Et puis, il tend la main : « Enchanté de faire votre connaissance ».

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La loi de l’attraction

Au milieu de la foule, dans un instant, ces deux-là vont se rencontrer, leurs destins se télescoper.  Ils ne le savent pas encore.  L’instant est suspendu, comme gelé par la touche pause d’un lecteur DVD.  Parce que ces deux-là n’ont pas connu les magnétoscopes.

Ils ont été interrompus dans leur mouvement, dans leur attitude.  Elle, elle a le bras droit levé.  Ses jambes sont tendues dans l’effort de la marche.  Les muscles de la cuisse se dessinent sous le bleu du jeans.  Ses cheveux coiffés en queue de cheval dessinent un orbe flou derrière sa nuque.  Elle a le regard téméraire de la réussite.

Lui, il a un bonnet enfoncé jusqu’aux yeux, les mains dans les poches de son imperméable.  Une barbe de trois jours lui mange le visage.  L’arrêt sur image n’a rien changé.  Il est resté immobile, devant la foule en marche.  Personne ne semble lui prêter attention.

Dans un instant, ces deux-là vont se rencontrer, leurs destins se télescoper.  Dans un instant, elle va jeter le reste de son petit-déjeuner dans une poubelle.  Dans un instant, il plongera la main dans les détritus pour récupérer le croissant à moitié grignoté.

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Un matin

Ça grouille. Ça marche vite. Ça court après le temps. Ça respire. Ça fume. Ça bâille. Ça transpire sous les bras. Ça se frotte les cacas d’yeux. Ça gratte les boutons dans le cou. Ça sent le déodorant. Ça pue de la gueule. Ça s’est coupé en se rasant. Ça achète des journaux, des chewing-gums, des gobelets de café, des canettes de Coca. Ça donne de la monnaie aux clochards. Ça fronce le nez. Ça retire de l’argent au Bancontact. Ça pense exposés Powerpoint, fichiers Excel et visioconférences. Ça marche dans une merde de chien. Ça peste contre le crachin. Ça mate des seins. Ça met des mains au cul l’air de rien. Ça porte des attachés-cases vides. Ça tire sur le nœud de cravate. Ça porte des bottes, des jupes, des blouses et des bas déjà fléchés. Ça tire sur le calbuth qui rentre dans le cul. Ça jette des emballages vides par terre. Ça valide des titres de transport. Ça crispe les mâchoires. Ça se bouscule. Ça ne s’excuse pas. Ça pickpockette à tout-va. Ça crache bruyamment. Ça dérape sur le pavé mouillé. Ça jure.

Ça grouille. Ça marche. Ça court. Ça respire. Ça donne le tournis.

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Grise Mine

Il fait gris dans ce bus. Les gens sont gris, leurs vêtements sont gris, leurs dessous qu’on ne voit pas sont gris. Le chauffeur est gris, son volant est gris, la main courante est grise. Même les sièges oranges sont gris. Dehors, il fait gris. Le pot d’échappement gris laisse échapper une fumée. Grise.

Dans mon sac gris, je prends mon carnet gris et j’écris ces quelques mots avec un bic. Rouge. On fait la révolution comme on peut.

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