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Immaculée Conception

C’est à toi que je m’adresse, page blanche, vierge, immaculée et vide, surtout vide, désespérément vide, et triste comme une bouteille de Tavel trop vite bue un jour ensoleillé à l’ombre d’une frondaison odoriférante de je ne sais quel arbre, je suis une quiche en botanique, et le Tavel en question m’a mis le rouge aux joues et le cerveau en mode off.  Toi que je retourne dans tous les sens sans que cela ait le moindre sous-entendu sexuel sauf si je te prends côté verso, toi que je corne sans mauvaise intention car blesser un livre de cette façon m’arrache des frissons de dégoût et de tristesse, toi que je triture, que je torture, toi sur laquelle je trace des ronds ou la forme de mes doigts, que je dépose, que je reprends, que je roule en boule et que je déplie avec le plat de la main pour ôter les rides que j’ai gravées dans ta peau, toi avec laquelle je fais un avion de papier, un tout beau avec le nez bien pointu qui va s’écraser dans la corbeille proche comme un échec créatif.  Toi que j’essaie de remplir à la main, avec le lourd stylo-plume de mon enfance, en tirant la langue entre les dents, comme un écolier modèle que je ne suis plus.  Mais la plume reste à quelques millimètres de ta virginité et aucune goutte d’encre ne vient la dépuceler.

Toi que je tenterai alors de remplir numériquement, dans un traitement de texte du nom de Word ou Pages selon que je sois au bureau ou à la maison.  Mais la modernité informatique n’y change rien, tu restes vide, toujours vide, désespérément vide.  Je tapote le clavier de l’ordinateur, rien ne vient, je m’essouffle, je manque d’inspiration.  Rien ne viendrait non plus si je me décidais à te glisser dans le rouleau de l’antique Remington, l’énorme tas de fonte qui trône sur le meuble de la chambre, à côté de la lampe de la bibliothèque, celle à dos vert bouteille.

J’ai beau t’aborder avec toutes les prévenances possibles, tu restes vide, toujours vide, désespérément vide.

Ah ?  Tiens ?

Enfin.

Enfin, te voilà maquillée, apprêtée, pimpante comme une jeune fille qui s’en va à son premier rendez-vous, le cœur battant du premier baiser à venir.  Avant de partir, tu te regardes une dernière fois dans la glace de ton auteur, enfin fier de sa progéniture.

Dépêche-toi, mon enfant, ton lecteur t’attend.

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Les Poireaux

C’est à toi que je m’adresse, Speedy Gonzales de Prisunic.  Toi qui officies à la caisse de ma supérette de quartier.  Toi, véritable despote du tapis roulant.  Toi, qui prends un malin plaisir à scanner les denrées alimentaires plus vite que ton ombre.  Toi, qui du haut de tes 20 ans et de tes boutons d’acné sur la gueule, terrorise les petites vieilles à permanentes bleutées.  Toi qui oses demander le total des produits achetés alors que les pauvres grands-mères peinent encore à tasser la botte de poireaux dans leur cabas à motif de tweed.

Donc, tu aimes la vitesse.  Tu aimes que ça aille vite.  Tu es probablement né d’un acte sexuel pratiqué à la cloche de bois, ton père honorant ta mère d’une éjaculation précoce.  Tu manges au Quick parce que c’est du fast food et que ce sont les seuls mots que tu connaisses en anglais.  Tu engloutis en dix secondes chrono un menu Giant, ce qui accélère tes risques d’accident cardio-vasculaires.  Tu roules vite, dans une voiture pauvrement tunée.  Tu effectues des dérapages que tu penses contrôlés sur le parking d’un centre commercial au son d’une musique hystérique de mégadancing.

Triste tyran.  Derrière ton scanner, tu n’as pas connu les caisses enregistreuses.  Je te parle d’un temps où les caissières cliquetaient le prix des marchandises sur des machines plus imposantes que ton cerveau.  A l’époque, les caissières n’hésitaient pas aider un client qui s’esbignait sur un sac récalcitrant.  Les caissières savaient lire les chiffres en-dessous du code barre et les reproduire sur de lourdes touches en laiton, chose que tu ne pourras jamais faire parce que derrière le plastique de tes lunettes souffle le vide intersidéral de ta bêtise.

Je te souhaiterais bien une mort longue et douloureuse mais tu mourras vite, au volant de ta bagnole au bas de caisse fluorescent.  Ou écrasé par un trente tonnes parce qu’on ne t’a pas appris à traverser dans les clous et puis ça te ferait perdre un temps précieux d’attendre que le petit bonhomme devienne vert.

C’est à toi que je m’adresse, Speedy Gonzales de Prisunic.  Si j’en avais l’occasion, je te ligoterais sur le tapis roulant dont tu es si fier et je t’étoufferais avec une énorme botte de poireaux.

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Enola Gay

Qu’est-ce je fous là ?   Mais qu’est-ce que je fous là ?  Qu’est-ce qui m’a pris d’accepter cette invitation ?  A cette soirée ?  Une populace livide en tenue du dimanche dans un décor d’arrière salle des fêtes.  Dopée à de la mauvaise bière éventée servie dans des gobelets en plastique.  Tout un programme.

Cerise sur le gâteau, un disc jockey de campagne qui ne mérite même pas la dénomination de DJ tellement sa programmation musicale reste à ras de ses caisses en carton.  En levant le doigt, il vient de terminer son set de variétoche française, enchaînant sans sourciller Alexandrie, Alexandra, Tes états d’âme Eric et Taï Na Na.  Claude François, Luna Parker et Kazero se retournent dans leur tombe.

Parti comme c’est parti, je suis prêt à parier que le jockey nous gratifiera bientôt d’un quart d’heure américain, ringardise ultime qu’il annoncera fièrement dans son micro grésillant, rappelant, goguenard, que ce sont les filles qui invitent les garçons.  Des couples se formeront, des galoches baveuses s’échangeront sur la piste de danse, des pelotages en règle auront lieu au vu et au su de tout le monde et peut-être même que de petites pipes seront taillées à l’abri équivoque des toilettes pisseuses, comble du romantisme d’un samedi soir.

En attendant, nous sommes en plein moment New Wave avec Sunday Bloody Sunday.  Bono achève sa chanson et je me frotte les yeux en me demandant ce que je vais encore devoir endurer avant que mon temps de présence réglementaire ne soit terminé.  Hum.  Cette intro de synthé sur ce son de boîte à rythme ne me dit rien qui vaille.  Et merde.  Il a bel et bien osé Enola Gay d’Orchestral Manœuvre In The Dark.

La première phrase de la chanson me semble tout particulièrement adressée.

Enola Gay, you should have stayed at home yesterday.

Je me demande ce qu’OMD doit penser de la récupération de leur titre, devenu, bien malgré lui, cette scie ultime de bal de samedi soir.  Je me dis que des royalties régulières doivent excuser beaucoup de choses.

Aha Enola Gay, it shouldn’t ever have to end this way

Les synthétiseurs réveillent les jambes des danseurs.  Ils évoluent par grappes.  Le stroboscope et les rangées de spots accentuent le rythme mécanique de la danse.  Les bras sont en angle à hauteur de coudes.  La posture des années 80 reprend ses droits sur le dancefloor.  Les têtes vont et viennent.  Les corps sont en pilotage automatique.

Aha this kiss you give, it’s never ever gonna fade away

Et puis merde.

J’y vais.

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