Immaculée Conception

C’est à toi que je m’adresse, page blanche, vierge, immaculée et vide, surtout vide, désespérément vide, et triste comme une bouteille de Tavel trop vite bue un jour ensoleillé à l’ombre d’une frondaison odoriférante de je ne sais quel arbre, je suis une quiche en botanique, et le Tavel en question m’a mis le rouge aux joues et le cerveau en mode off.  Toi que je retourne dans tous les sens sans que cela ait le moindre sous-entendu sexuel sauf si je te prends côté verso, toi que je corne sans mauvaise intention car blesser un livre de cette façon m’arrache des frissons de dégoût et de tristesse, toi que je triture, que je torture, toi sur laquelle je trace des ronds ou la forme de mes doigts, que je dépose, que je reprends, que je roule en boule et que je déplie avec le plat de la main pour ôter les rides que j’ai gravées dans ta peau, toi avec laquelle je fais un avion de papier, un tout beau avec le nez bien pointu qui va s’écraser dans la corbeille proche comme un échec créatif.  Toi que j’essaie de remplir à la main, avec le lourd stylo-plume de mon enfance, en tirant la langue entre les dents, comme un écolier modèle que je ne suis plus.  Mais la plume reste à quelques millimètres de ta virginité et aucune goutte d’encre ne vient la dépuceler.

Toi que je tenterai alors de remplir numériquement, dans un traitement de texte du nom de Word ou Pages selon que je sois au bureau ou à la maison.  Mais la modernité informatique n’y change rien, tu restes vide, toujours vide, désespérément vide.  Je tapote le clavier de l’ordinateur, rien ne vient, je m’essouffle, je manque d’inspiration.  Rien ne viendrait non plus si je me décidais à te glisser dans le rouleau de l’antique Remington, l’énorme tas de fonte qui trône sur le meuble de la chambre, à côté de la lampe de la bibliothèque, celle à dos vert bouteille.

J’ai beau t’aborder avec toutes les prévenances possibles, tu restes vide, toujours vide, désespérément vide.

Ah ?  Tiens ?

Enfin.

Enfin, te voilà maquillée, apprêtée, pimpante comme une jeune fille qui s’en va à son premier rendez-vous, le cœur battant du premier baiser à venir.  Avant de partir, tu te regardes une dernière fois dans la glace de ton auteur, enfin fier de sa progéniture.

Dépêche-toi, mon enfant, ton lecteur t’attend.

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  1. #1 par Marion le 06/06/2012 - 8:09

    Tes textes sur la page blanche, l’idée qui n’est jamais venue… Sont vraiment de belles idées, mes preferees. Ils ne méritent que d’être lus et découverts…

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