Piggy Sue

C’est à toi que je m’adresse, odoriférant personnage, puant petit fonctionnaire grisâtre qui hante chaque jour ma rame de métro, toi qui viens exhaler tes miasmes nauséabonds sous la sensibilité de mon nez délicat, toi qui sens… non à un tel niveau de puanteur, tu ne sens plus rien, tu survis simplement dans un nuage méphitique, à la moindre étincelle craquée près de toi, le métro exploserait.  Oui c’est à toi que je parle, toi dont l’odeur s’accroche à mes vêtements lavés de frais, car même ton odeur a décidé de ne plus te suivre tellement tu refoules du baquet, tu empestes le dessous de bras suant, tu soupires une haleine chargée à l’oignon sauvage et tu dégages un arôme de sous-vêtement suspect.

Comme chaque matin, tu t’en vas, tes chaussures peinant à retenir les effluves sauvages de tes pieds galeux, sans te douter que ton absence de douche matinale va me pourrir l’ensemble de ma journée.  Alors que la fragrance musquée qui te sert d’odeur corporelle imprègne mes muqueuses, je t’imagine rejoindre un improbable métier de bibliothécaire.

Dans ta collection de livres, relis Le parfum de Süskind, ça te les fera, les pieds.

Poster un commentaire

Immaculée Conception

C’est à toi que je m’adresse, page blanche, vierge, immaculée et vide, surtout vide, désespérément vide, et triste comme une bouteille de Tavel trop vite bue un jour ensoleillé à l’ombre d’une frondaison odoriférante de je ne sais quel arbre, je suis une quiche en botanique, et le Tavel en question m’a mis le rouge aux joues et le cerveau en mode off.  Toi que je retourne dans tous les sens sans que cela ait le moindre sous-entendu sexuel sauf si je te prends côté verso, toi que je corne sans mauvaise intention car blesser un livre de cette façon m’arrache des frissons de dégoût et de tristesse, toi que je triture, que je torture, toi sur laquelle je trace des ronds ou la forme de mes doigts, que je dépose, que je reprends, que je roule en boule et que je déplie avec le plat de la main pour ôter les rides que j’ai gravées dans ta peau, toi avec laquelle je fais un avion de papier, un tout beau avec le nez bien pointu qui va s’écraser dans la corbeille proche comme un échec créatif.  Toi que j’essaie de remplir à la main, avec le lourd stylo-plume de mon enfance, en tirant la langue entre les dents, comme un écolier modèle que je ne suis plus.  Mais la plume reste à quelques millimètres de ta virginité et aucune goutte d’encre ne vient la dépuceler.

Toi que je tenterai alors de remplir numériquement, dans un traitement de texte du nom de Word ou Pages selon que je sois au bureau ou à la maison.  Mais la modernité informatique n’y change rien, tu restes vide, toujours vide, désespérément vide.  Je tapote le clavier de l’ordinateur, rien ne vient, je m’essouffle, je manque d’inspiration.  Rien ne viendrait non plus si je me décidais à te glisser dans le rouleau de l’antique Remington, l’énorme tas de fonte qui trône sur le meuble de la chambre, à côté de la lampe de la bibliothèque, celle à dos vert bouteille.

J’ai beau t’aborder avec toutes les prévenances possibles, tu restes vide, toujours vide, désespérément vide.

Ah ?  Tiens ?

Enfin.

Enfin, te voilà maquillée, apprêtée, pimpante comme une jeune fille qui s’en va à son premier rendez-vous, le cœur battant du premier baiser à venir.  Avant de partir, tu te regardes une dernière fois dans la glace de ton auteur, enfin fier de sa progéniture.

Dépêche-toi, mon enfant, ton lecteur t’attend.

1 commentaire

The Brain

C’est à toi que je m’adresse, oui, à toi, mon cerveau capricieux.  Toi dont les circonvolutions sont capables du pire comme du meilleur.  Toi qui me mets le cœur en joie lorsque tu trouves un bon mot, une phrase rigolote ou une vanne particulièrement bien sentie et que tu sais, en ton for intérieur, qu’elle fera rire tes contemporains, ce qui, entre nous, est une belle forme d’autosatisfaction en restant poli ou autosuçage si tu décides de faire dans le graveleux bigardesque.  Toi aussi que j’ai envie de jeter par la fenêtre avec le bébé et l’eau du bain quand décidément tu n’es bon à rien, que tu es incapable d’aligner deux adjectifs et un nom commun et que tu réagis comme un sale gosse en croisant les bras et en m’infligeant un bon vieux mal de tête qu’un surdosage costaud de dix aspirines n’arrive pas à endiguer.

Nous vivons ensemble depuis de nombreuses années déjà mais je ne te connais pas si bien que ça finalement.  Toi aussi, tu dois avoir des zones d’ombre qui te hantent, des blessures cachées, restées à vif.  Tu as peut-être été le souffre-douleur à l’école des cerveaux, celui dont on vidait le cartable dans la grosse poubelle verte pour s’amuser à le faire pleurer.  Je te préviens quand même, en toute amitié virile, que la prochaine fois que tu décides de faire ta mauvaise tête, blessures cachées ou pas, je te balance au premier zombie qui passe, tes zones d’ombre, il en fera son dessert.

Poster un commentaire

Vivement lundi

C’est à toi que je m’adresse, larve linguistique.  A toi dont le QI n’a jamais permis de comprendre correctement la création d’un adverbe en « -ment ».  A toi qui as décidé de me pourrir chaque début de semaine en répétant, tel le perroquet pathétique que tu es, « Comme un lundi » lorsque je te demande naïvement comment tu vas.  A toi qui penses probablement que cette vanne éculée est le summum de l’humour alors qu’elle n’a jamais fait rire que ton cerveau étriqué.  A toi qui as décidé de tuer définitivement une expression comme les frères Taloche ont tué définitivement, avec leur sketch idiot, la chanson « J’ai encore rêvé d’elle » du groupe Il était une fois.

A toi, dont le pic de conversation ne concerne finalement que les éphémérides, je te souhaite de mourir un vendredi.  Écrasé par une pile de dictionnaires que tu n’auras jamais ouverts.  A la fin de cette semaine laborieuse, devant ta tombe ouverte, un crétin patenté, à qui on demandera « Comment ça va ? », lâchera « Ça va bien.  C’est vendredi.  Ça va toujours le vendredi ».

Poster un commentaire

Les Poireaux

C’est à toi que je m’adresse, Speedy Gonzales de Prisunic.  Toi qui officies à la caisse de ma supérette de quartier.  Toi, véritable despote du tapis roulant.  Toi, qui prends un malin plaisir à scanner les denrées alimentaires plus vite que ton ombre.  Toi, qui du haut de tes 20 ans et de tes boutons d’acné sur la gueule, terrorise les petites vieilles à permanentes bleutées.  Toi qui oses demander le total des produits achetés alors que les pauvres grands-mères peinent encore à tasser la botte de poireaux dans leur cabas à motif de tweed.

Donc, tu aimes la vitesse.  Tu aimes que ça aille vite.  Tu es probablement né d’un acte sexuel pratiqué à la cloche de bois, ton père honorant ta mère d’une éjaculation précoce.  Tu manges au Quick parce que c’est du fast food et que ce sont les seuls mots que tu connaisses en anglais.  Tu engloutis en dix secondes chrono un menu Giant, ce qui accélère tes risques d’accident cardio-vasculaires.  Tu roules vite, dans une voiture pauvrement tunée.  Tu effectues des dérapages que tu penses contrôlés sur le parking d’un centre commercial au son d’une musique hystérique de mégadancing.

Triste tyran.  Derrière ton scanner, tu n’as pas connu les caisses enregistreuses.  Je te parle d’un temps où les caissières cliquetaient le prix des marchandises sur des machines plus imposantes que ton cerveau.  A l’époque, les caissières n’hésitaient pas aider un client qui s’esbignait sur un sac récalcitrant.  Les caissières savaient lire les chiffres en-dessous du code barre et les reproduire sur de lourdes touches en laiton, chose que tu ne pourras jamais faire parce que derrière le plastique de tes lunettes souffle le vide intersidéral de ta bêtise.

Je te souhaiterais bien une mort longue et douloureuse mais tu mourras vite, au volant de ta bagnole au bas de caisse fluorescent.  Ou écrasé par un trente tonnes parce qu’on ne t’a pas appris à traverser dans les clous et puis ça te ferait perdre un temps précieux d’attendre que le petit bonhomme devienne vert.

C’est à toi que je m’adresse, Speedy Gonzales de Prisunic.  Si j’en avais l’occasion, je te ligoterais sur le tapis roulant dont tu es si fier et je t’étoufferais avec une énorme botte de poireaux.

Poster un commentaire

Frankenstein

Des cheveux blancs. Une boucle d’oreille en argent. Un nez couperosé. Un œil vert. Un œil brun. Une paire de Ray Ban. Une barbe de trois jours. Une capuche mauve. Une poitrine généreuse sous une blouse beige. Un bracelet brésilien sur un poignet chocolat. Une cigarette entre deux doigts. Une veste en velours côtelé. Une chevalière en or. Une grosse boucle de ceinture. Une jupe plissée. Un bas chaussette. Une botte en cuir. Une cuisse nue. Une Nike avachie.

Le matin, mon œil bâille. Le matin, mon œil crée un monstre éparpillé, tel le docteur Frankenstein.

Poster un commentaire

Elle ne viendra plus

Elle n’est pas venue à ma porte.  Elle n’a pas téléphoné pour s’excuser.  Pas un message sur mon répondeur.  Pas un mail.  Pas un SMS.  Pas un tweet.  Pas un statut Facebook.  Rien.  J’ai regardé plusieurs fois par la fenêtre.  Rien.  J’ai éteint la télévision et tendu l’oreille vers la porte d’entrée.   Rien.  J’ai décroché le téléphone.  Vérifié la tonalité.  Raccroché le téléphone.  Répété l’opération cinq fois d’affilée.  Rien.  J’ai regardé Google Actualités pour voir si il n’y avait pas eu un accident quelque part qui aurait pu expliquer son absence.  Rien.  Rien.  Rien.  Rien rien rien.

Je me suis assis dans le canapé du salon.  J’ai fermé les yeux dans le silence de l’appartement.  J’ai attendu.

L’Idée, avec un « i » majuscule, n’est jamais venue.

Poster un commentaire

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 274 autres abonnés